Dans un petit village des Alpes bernoises, Hans se vante d’être le meilleur chasseur de toutes les Alpes. Quand il entend parler d’un mystérieux chamois blanc qui arpente les sommets, il jure de le ramener, malgré la mise en garde d’un vieil habitant du village.
Hans réussira-t-il à attraper le chamois blanc ? Ou la montagne lui donnera-t-elle une leçon ?
Écoute vite ce conte pour découvrir ce qui arrive aux chasseurs trop orgueilleux.
Tout le monde le sait: Hans est un chasseur hors pair. Tout comme son père et son grand-père l’avaient été avant lui. Tout petit déjà, il les accompagnait sur les pentes abruptes des montagnes qui entourent ce petit village des Alpes bernoises. Chaque automne, lors de la période de la chasse, c’est le même rituel. Il part avant l’aube, musette et fusil en bandoulière. Et quand il rentre au village, triomphant, il porte sur ses épaules le produit de sa chasse.
Fier de son statut, Hans ne cesse de répéter à qui veut l’entendre: «Il n’y a pas meilleur chasseur que moi dans toutes les Alpes.» Personne n’ose le contredire. Il faut dire que Hans devient de plus en plus orgueilleux avec le temps, et que sa vanité ne connaît pas de limite.
Alors quand il surprend un jour une conversation entre quelques anciens du village, il ne peut s’empêcher de tendre l’oreille: ils parlent d’une créature mythique, un chamois blanc qui apparaîtrait parfois sur les hauteurs. On raconte qu’il arpente seulement les pentes les plus escarpées, se joue des précipices les plus vertigineux, danse avec la tempête qui fouette les sommets. Existe-t-il vraiment? Nul ne le sait. Ceux qui l’ont aperçu, uniquement des chasseurs acharnés, ne sont plus là pour le dire.
Il n’en faut pas plus pour piquer la curiosité de Hans: «Si ce chamois blanc existe, je l’aurai», se jure-t-il. «Ne t’approche pas de lui», lui répond une voix grave. C’est l’un des habitants les plus respectés du village qui le met en garde, un vieillard à l’épaisse moustache et aux yeux qui brillent sous le rebord de son chapeau en feutre. «Et si par hasard tu l’aperçois, n’essaie jamais de le tuer. Cela te condamnerait à une mort certaine. On connaît tous la légende, ici.»
Hans éclate de rire: «Tu penses qu’une simple légende me fait peur? Tu te trompes. Rien ne m’effraie. Je ramènerai ce chamois blanc mort, ou je ne reviendrai pas.»
Le jeune homme s’en retourne chez lui. Il enfile des habits chauds, lance une miche de pain et un morceau de fromage dans sa besace, prépare son fusil, embrasse sa mère et prend la direction de la montagne d’un pas décidé. Il y passe des jours et des nuits, l’œil rivé à ses jumelles, grimpant entre les arbres et dans les rochers, toujours plus haut vers les sommets déjà poudrés de neige. C’est alors qu’il aperçoit une tache claire sur un replat herbeux. C’est le chamois blanc, qui broute paisiblement dans un pâturage.
«Je t’aurai, souffle le chasseur. Et ils verront, au village, que je suis bien le meilleur!» Hans ne fait plus un bruit, met son fusil contre son épaule, ferme un œil, vise sa cible et le coup part. La détonation résonne dans la montagne silencieuse. Le chamois, lui, lève la tête, regarde dans sa direction comme s’il n’était pas surpris de le voir. Il n’est pas touché. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, l’animal immaculé grimpe déjà une falaise escarpée. Hans reprend ses esprits. Le jeune homme se demande comment il a pu rater une cible aussi facile. «Cela ne m’arrive jamais, je ne comprends pas!» Les yeux du chasseur brillent de colère, mais pas seulement. La lueur de la folie s’allume dans son regard.
Abandonnant ses jumelles et sa musette, il s’élance sur la pente à la poursuite du chamois. Hans est un excellent grimpeur. La montagne, il l’a dans le sang. Les prises viennent facilement, il grimpe toujours plus haut vers la neige et le ciel. Il ne sent pas les muscles qui tirent, ne remarque pas la fatigue de ses bras, ne mesure même plus le vide qui se creuse sous ses pieds. Il n’y a plus qu’une chose qui l’obsède: avoir la peau de ce chamois blanc.
Il se hisse sur une arête vertigineuse que battent les bourrasques. Le chamois est juste là, devant lui, à quelques mètres. Il n’a pas le temps d’épauler son arme que l’animal repart. Et la course folle reprend. Elle continue pendant des heures, toujours plus haut, toujours plus loin…
Personne n’a jamais revu Hans, dont on n’a retrouvé que la musette, abandonnée dans un pierrier. Certains disent qu’il s’est tué en tombant dans une crevasse, d’autres qu’il est devenu fou et qu’il erre toujours, quelque part dans les hauteurs, à la recherche du chamois blanc. Au village, les aînés continuent de prévenir les jeunes gens trop ambitieux: il faut toujours rester humble face aux forces de la montagne. À trop en vouloir, on finit souvent par tout perdre.