Podcast : 8 min

Le monstre de Surenen

Il y a bien longtemps, à Engelberg, un jeune berger recueilli par les moines de l’abbaye monte garder les moutons sur l’alpage de Blackenalp. Un jour, il adopte un adorable petit agneau qu’il aime tant qu’il commet une terrible erreur : le baptiser dans la chapelle de l’alpage.

Comment vaincre le Greiss, ce monstre effrayant qui terrorise le col du Surenen ?

Écoute vite ce conte pour découvrir le secret du mystérieux étranger d’Engelberg.

Cette histoire se déroule il y a bien longtemps dans le village d’Engelberg. Encadré de hauts sommets, ce dernier est connu pour sa grande abbaye, où vivent des moines bénédictins. Un jeune orphelin y a été recueilli. Année après année, il grandit dans le calme du monastère en partageant l’existence paisible des moines. Lorsqu’il est en âge de monter à l’alpage, c’est à lui que revient la tâche de veiller sur le troupeau de moutons de l’abbaye. A la fois un peu inquiet à l’idée de se retrouver seul en montagne et heureux de quitter les couloirs silencieux du monastère, il emmène les bêtes hors du village, et grimpe peu à peu le chemin en lacets qui monte vers le col du Surenen.

C’est un bel été qui commence sur l’alpage de Blackenalp, cet immense plateau perché à l’ombre du massif du Titlis. Le jeune pâtre veille scrupuleusement sur ses moutons, soignant les pieds blessés et menant les bêtes là où l’herbe est la plus tendre. Un jour, il voit du mouvement au sommet du col. Ce sont des bergers venus d’ailleurs avec leur troupeau de brebis blanches, que le jeune homme suit des yeux alors qu’ils descendent la pente. Lorsqu’ils passent près de lui, il aperçoit un minuscule agneau qui suit les adultes d’un pas hésitant. Sous le charme, le pâtre approche les bergers pour leur demander s’ils accepteraient de le lui laisser. D’abord réticents, ils finissent par accepter. Laissant le petit animal et le jeune homme, ils s’éloignent vers la plaine sans un regard en arrière. « Merci, leur lance le pâtre. Je m’en occuperai comme de mon propre enfant !»

Il ne manque pas à sa parole, câlinant l’animal, le nourrissant au biberon et le laissant s’endormir près de lui sous la voûte étoilée. Il l’aime, son agneau. Il l’aime tellement qu’il décide de le baptiser. Cela tombe bien, sur l’alpage de Blackenalp se trouve une chapelle, petit édifice de pierre perdu au milieu de l’immensité de la montagne. C’est une grave erreur et un grand blasphème : un animal ne peut être baptisé. Mais le pâtre ne le sait pas, ou n’y pense pas, aveuglé par son amour pour l’agneau. Il trempe la main dans l’eau bénite et en verse quelques gouttes sur la tête du petit mouton. A peine a-t-il le temps de réaliser son erreur que le ciel s’assombrit et que le tonnerre fait trembler la montagne. Un orage éclate, le vent balaie l’alpe et, pétrifié, le pâtre voit l’agneau se changer en un gigantesque monstre.

Un crâne de bouc, des crocs de loup, des cornes acérées, des yeux jetant des éclairs, la bête se dresse dans la tempête au-dessus du jeune homme qui sort soudain de sa torpeur et parvient à s’échapper, courant à perdre haleine sur le sentier en oubliant son bâton, sa musette et son troupeau.

Depuis ce jour, personne n’ose plus monter vers le col du Surenen. Le Greiss, car c’est ainsi que l’on a baptisé le monstre, terrasse tous les troupeaux et tous les hommes qui ont tenté de traverser cet alpage maudit. Personne n’en est revenu vivant.

Pourtant, les habitants d’Engelberg ne s’avouent pas vaincus. Ils se réunissent dans l’auberge du village pour échafauder un plan. Mais rien à faire : le Greiss terrorise même les plus courageux. « Oublions cet alpage », lance quelqu’un. « Et si on y montait tous ensemble ? » propose un autre. « C’est de la folie », lui répond-on. C’est à peine si l’on remarque un étranger, visage caché sous le capuchon de sa longue cape, qui est entré, s’est assis au comptoir et a demandé un verre qu’il boit en silence, comme indifférent au débat. Soudain l’inconnu prend la parole : « Choisissez le plus beau veau de vos troupeaux, dit-il d’une voix forte. Isolez-le et nourrissez-le exclusivement de lait durant sept ans. Au printemps suivant, durant une nuit de pleine lune, une jeune fille aux cheveux blonds devra l’emmener sur l’alpage. » L’inconnu pose son verre, se lève et sort sans prononcer un mot de plus. Après un instant de stupeur, quelques habitants partent à sa recherche, mais c’est comme s’il avait disparu.

« On ne va pas croire cet inconnu », disent certains. D’autres répondent qu’ils n’ont pas vraiment d’autre idée, et que celle-ci mérite bien une tentative. Les habitants suivent donc scrupuleusement les consignes du mystérieux étranger. Ils choisissent un magnifique veau blanc, le maintiennent à l’écart des autres bêtes, le nourrissent seulement de lait. Les années passent, une, puis deux, puis sept ans se sont écoulés. Le veau est devenu un vaillant taureau, aux muscles saillants sous sa robe couleur de neige. Au printemps, on le prépare et on choisit une jeune fille, deux tresses blondes encadrant son joli visage. Sur ses joues ruissellent des larmes ruissellent : elle a peur de ce qu’elle trouvera là-haut, mais ne recule pas devant le danger. Le taureau la suit vers la montagne.

Tous les regards les accompagnent alors qu’ils disparaissent dans les hauteurs, deux points blancs toujours plus petits sur le sentier. Le crépuscule approche lorsqu’encore une fois, de lourds nuages s’amassent au-dessus du col du Surenen. Depuis Engelberg, on entend de puissants meuglements se mêler au grondement du tonnerre. A moins que ce ne soient les rugissements du monstre ? Le vacarme et les cris se poursuivent durant toute la nuit, accompagnés de grondements sourds qui donnent l’impression que la montagne tout entière va s’écrouler. Dans le village, personne ne ferme l’œil jusqu’à l’aube. Là, dans le calme revenu, on voit la jeune fille revenir, seule. Face aux habitants, elle fait le récit du terrible combat entre le taureau et le Greiss. Après des heures de bataille acharnée, le monstre s’est écroulé, vaincu par le taureau. Mais ce dernier, épuisé et mortellement blessé, n’a pas tardé à tomber lui aussi, son sang teintant de rouge le ruisseau qui sera rebaptisé Stierenbach : le ruisseau du taureau.

Depuis ce jour, hommes et bêtes peuvent remonter vers le col du Surenen. Mais en passant devant la jolie petite chapelle de Blackenalp, on ne peut s’empêcher de sentir un frisson en pensant à la terrible histoire du Greiss. Et personne n’a jamais plus eu la drôle d’idée de baptiser un agneau.

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