Il y a bien longtemps, en Argovie, les moines de l’abbaye de Muri vivaient de leurs champs et de leurs vaches. Un matin, les vachers font une découverte incroyable : tout le travail de l’étable a déjà été fait, comme par magie !
Qui est ce mystérieux visiteur nocturne ? Et comment le remercier ?
Écoute vite ce conte pour découvrir le secret du petit nain de Muri.
Cette histoire se passe il y a bien longtemps, dans le canton d’Argovie. En ce temps-là, les monastères possèdent souvent de grands domaines agricoles, et l’abbaye de Muri ne fait pas exception à la règle. Vaches et petit bétail, champs et vergers nourrissent les moines bénédictins qui vivent une existence de recueillement.
Chaque matin, c’est au son des cloches de l’abbaye que les employés agricoles poussent la lourde porte de bois de l’étable pour procéder à la traite et nourrir les bêtes. Mais cette fois-ci, ils constatent avec surprise que quelque chose a changé. Les vaches sont toujours là, ruminant paisiblement dans l’air parfumé de l’odeur du foin, les hirondelles qui nichent dans les hauteurs de la charpente aussi. Non, le changement est ailleurs : tout le travail du jour a déjà été effectué. Quelqu’un a donné du foin frais aux bêtes, dont la robe luisante indique qu’elles ont été soigneusement brossées. La paille est propre, le lait de la traite du matin remplit déjà les seaux étincelants, alignés dans le couloir de l’étable où ne traîne pas un seul grain de poussière. Les outils, parfaitement nettoyés, sont suspendus au mur.
Les vachers n’en reviennent pas. Qui peut bien avoir abattu tout ce travail ? Ce doit être une farce de l’un de leurs voisins. Après avoir mené les vaches au pré, ils chargent le plus jeune d’entre eux de se mettre en route pour questionner les paysans des alentours. Tous le prennent pour un fou. « Tu crois qu’on a le temps de vous jouer pareils tours ? » lui répond-on. « Nous avons bien trop de travail pour cela. »
Le lendemain, personne ne dit un mot mais tous les employés marchent d’un pas plus rapide que d’habitude lorsqu’ils rejoignent l’étable. Les cloches sonnent, on pousse la porte et, dans un rayon de soleil matinal, on découvre à nouveau une étable propre, des vaches au poil reluisant, des seaux de lait encore tiède.
Les jours se suivent. Chaque matin, c’est le même scénario. Ce n’est pas que cela les dérange, les vachers, mais tout de même, au bout de plusieurs semaines, ils décident d’en avoir le cœur net : il faut comprendre ce qui se passe dans l’étable et faire la connaissance de celui qui leur apporte ce coup de main bienvenu.
Un soir donc, au lieu de quitter les bêtes et de rentrer chez eux, quelques vachers restent dans l’étable. Cachés dans un réduit, ils veillent durant toute la nuit. Les heures passent, puis, peu avant le lever du soleil, une porte grince. Ils voient alors apparaître un minuscule petit bonhomme barbu, vêtu d’un simple pagne taillé dans la toile d’un sac de grain. Sans perdre une seconde, le nain se met au travail : à la vitesse de l’éclair, il nourrit les bêtes, les brosse, les trait, empoigne une fourche pour distribuer foin et paille, puis un balai pour nettoyer les lieux. Une dernière caresse de sa toute petite main sur le nez de la plus vieille vache et, satisfait de sa besogne, il s’en va en sifflotant dans la lumière de l’aube.
Quelle stupéfaction pour les vachers de découvrir que c’est ce petit lutin qui les aide. « Nous devons trouver un moyen de le remercier », se disent-ils. Ayant remarqué qu’il ne portait qu’un pagne, ils décident de lui faire confectionner un joli petit habit à sa taille. Le jour même, ils descendent chez le tailleur du village. Si ce dernier ne croit pas un mot de leur histoire ni de l’existence du malicieux petit nain, il accepte de coudre une tenue : « Revenez dans une semaine, l’habit sera prêt. » Promesse tenue : le jour dit, les vachers découvrent une tenue complète composée d’un pantalon rayé, d’une chemise de lin et d’un magnifique gilet brodé, sans oublier un petit bonnet en cuir.
Les vachers attendent la nuit avec impatience. Ils déposent les vêtements sur un tabouret, bien en vue dans l’étable, placent un miroir juste à côté puis se cachent dans le réduit. Juste avant l’aube, la porte grince et le nain entre en sifflotant. Quand il découvre les vêtements, un large sourire apparaît dans sa barbe touffue. Il se débarrasse de ses vieux haillons et revêt son nouveau costume. En terminant de boutonner son gilet, il se regarde dans le miroir avec un regard satisfait. « Quelle classe ! Maintenant, je suis un vrai seigneur, plus un valet. Fini, le balai ! » Sans jeter un seul regard en arrière, le petit lutin disparait par la porte.
On n’a plus jamais revu le nain de Muri, mais on raconte que parfois, il vient encore rendre une petite visite aux vachers de l’abbaye. Et qu’il ne résiste pas à l’envie de ranger un peu quand les outils sont en désordre…